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Ce travail artistique se déploie comme un territoire mouvant, chaque œuvre y apparaît comme une variation singulière. Il s’agit d’habiter un flux: celui d’idées fugitives, répétitives, glissantes, instables.

À la manière d’un kaléidoscope, les formes, les textures et les intentions se recomposent sans cesse, donnant lieu à des fragments autonomes mais reliés par une pulsation intérieure proche. Chaque œuvre est alors moins une réponse qu’une apparition. D’abord délimitées, ces œuvres et celles de l’entretien infini se rejoignent en certains moments.

Les dessins récents aux formats variables sont réalisés sur des morceaux de coton blanc laissés sans repassage ni traitement spécifique de préparation. Le dessin est amené par un geste qui se veut à la dérobée, avec des techniques à portée de main (gouache, pastel, mine de plomb, pierre noire) dans un désir de pouvoir mettre en lumière rapidement une idée construite autour d’un souvenir, évènement, anecdote, avec un travail sur le titre qui sera soit absent de l’image-même soit inscrit. C’est un ensemble qui pourrait être mis en résonance avec la figure du lapin, inspirée du livre Logique du sens, représentée dans les dessins à la mine de plomb au format régulier de 29x21cm sur papier d’imprimante.

Les deux grandes pièces rouges verticales (« épopée, 90x295cm » et « rencontre avec un tissu à losanges, 90×305 ») invitent à une lecture non linéaire et non autoritaire: la multiplication jusqu’au débordement des fragments de diverses matières et de détails brodés se veulent illisibles et proposent une vision plus proche et concentrée où le regard construit un parcours de pièce en pièce, d’un mouvement à un autre, comme celui du peintre qui observe et tente de reproduire l’énergie et les tensions de fragments de corps imaginaires qui font écho à sa propre mémoire. Les textes brodés proviennent d’autrices qui explorent ces zones d’incertitude, de blessures, de réparation, et apportent une temporalité plus fixe à l’ensemble de tous ces tissus. Ces oeuvres rouges verticales doivent plutôt se lire comme une construction archéologique où chaque couche ouvre à la suivante tout en la contenant, et où le regard passe obligatoirement par des allers-retours qui ne peuvent se terminer sur une image arrêtée. Le titre « rencontre avec un tissu à losanges » paraît anodin en proposant une lecture sensée d’une oeuvre qui voudrait raconter une rencontre avec une matière particulière, mais le regard est vite confronté à la frustration de la recherche de ce fameux protagoniste à losanges, dissimulé, qui offre un léger point d’appui mais ne permet pas une clé de lecture psychologique ou narrative.

Quelque chose émerge dans le brouillard, par la prolifération insensée, jusqu’à ce que les signifiants eux-mêmes se dissolvent dans l’excès et que les visages disparaissent dans le paysage qui les a révélés.

Dans ces œuvres à la mine de plomb sur grand format vertical, et sur coton en format moyen, le quotidien se met en scène avec une sorte de légèreté décalée. Elles s’inscrivent dans la continuité d’un travail où la ligne compose des formes en métamorphose. Les figures surgissent, oscillent, se dissolvent dans un trait parfois brumeux.

Dans « le contraire d’un songe, 150x270cm », un buste sans tête ajuste son col avec une parole flottant dans le vide du papier : « oui je confirme une fée verte ». La parole devient rituel, incantation, dans un monde où des fées vertes existent (peut-être). Des silhouettes minuscules s’impriment à ses pieds, se traînent, fuient, déplacent une montagne triangulaire percée de points.

Dans « cuivre au coin du boulevard, 150x270cm », un chapeau-oreille pend comme un trophée ou un vestige, un objet sans conséquence, il reste suspendu avec en arrière-plan une sorte de jambe-saxophone qui s’étire, monumentale et floue, imposant sa présence.

Ce dessin de 5m de long est une première ébauche d’autres grands formats que j’aimerais explorer plus tard, il est inspiré de peintures de la Renaissance en y reprenant les corps considérés comme des totalités harmonieuses pour y déceler ce qui est en train de s’y défaire, de s’y désarticuler en silence, comme ce qui ne parvient plus à organiser le réel. Ainsi les grandes masses noires apparaissent comme des irruptions-interruptions dans le réel, de ce qui n’est pas observable et résiste à la symbolisation. Elles se dessinent comme des béances, des zones où le dessin s’arrête incompréhensible, une présence d’avant les mots, une présence au bord de la langue. Et en même temps de se présenter comme des masses trop intenses qui brouillent une lecture claire et directe, elles protègent aussi cette même intensité.

Le dessin à la pierre noire datant de fin 2025 (150 × 45 cm) prolonge cette recherche en la condensant. Les fragments de corps et les mouvements qui traversaient la première composition ne sont plus dispersés dans l’espace mais semblent absorbés par une matière noire continue. Les formes émergent puis disparaissent aussitôt, dans une oscillation permanente entre apparition et effacement. Ce qui, dans le grand dessin, prenait la forme d’interruptions localisées devient ici le principe même de la représentation : le dessin se construit depuis une zone d’indistinction où la figure ne cesse de se constituer et de se dissoudre.

Dans la série d’une dizaine de dessins à la mine de plomb « portrait de la vieille dame à la flûte, 21 × 15 cm », tout commence par une rencontre ordinaire. Mais il n’y a peut-être pas de rencontre ordinaire : seulement des apparitions dont la mémoire poursuit le travail bien après que le regard s’est détourné. Peu à peu, la figure cesse d’appartenir à son modèle. Elle se délie de l’identité qui semblait la retenir, revient d’un dessin à l’autre sous des formes déplacées, jusqu’à devenir un personnage récurrent, presque une figure mythologique.

Les gestes, les objets, les métamorphoses qui l’affectent ne viennent pas illustrer un récit. Ils déplacent les frontières entre le corps et ce qui lui est extérieur, entre la mémoire et ce qu’elle invente pour continuer de se souvenir.

Cette série fait écho à une autre figure : Gérard, aperçu pendant plusieurs années dans un quartier de Liège où j’habitais. Je ne lui ai jamais adressé la parole. De cette absence de parole est née une autre forme de proximité. Son passage a laissé une empreinte autour de laquelle gravitent un poème et une courte vidéo qui lui est dédiée.

Les différents costumes tels que « la béance de l’oiseau, 110 cm » ou « la marchande de roses, 130 cm » prolongent cette recherche tout en s’en écartant. Ils ne recouvrent pas un personnage; ils le déplacent. Ils ouvrent chaque fois un autre récit, une autre mémoire possible, où l’identité se diffracte et où le vêtement devient moins un masque qu’un lieu de passage. L’œuvre avance par écarts, par survivances. Elle ne cherche pas à retrouver une origine, mais à demeurer dans l’espace instable où le souvenir commence déjà à s’inventer.